Expédition: La Course au Pôle Sud

de Roald Amundsen et Robert Scott

 

Le navigateur Anglais, James Cook, disait en 1774, à propos de l'Antarctique : « Ce pays est condamné par la nature à rester enseveli dans les neiges et les glaces éternelles. »

 

 

 

 

L' Antarctique est le plus grand et le plus dur des "déserts blancs". Ces quatorze millions de kilomètres carrés sont recouverts d'une glace pouvant atteindre quatre mille cinq cents mètres d'épaisseur et sont balayés par des vents soufflant jusqu'à trois cents kilomètres heures sur les côtes, faisant chuter, même les températures estivales, à -60°C. Ajoutez à cela, ni faune, ni flore et l'absence complète de population indigène et vous avez l'un des territoires les plus inhospitaliers de notre planète, inaccessible la plupart de l'année.

Tant que cette région resta une tache blanche sur la carte, une Terra Incognita, des hommes et des chiens s'y aventurèrent pour la conquérir, au prix de leur vie.

Depuis 1991, le "Traité de l'Antarctique" fait de cette région, un sanctuaire consacré à la paix et à la science où seuls les chercheurs peuvent y séjourner. Toute exploitation des ressources minières du continent est interdite pendant cinquante ans alors que la protection de l'environnement y est privilégiée.

Aujourd'hui, les aventuriers y sont tout juste tolérés et les chiens interdits ! Pourtant, ces derniers, ont largement contribué à son exploration.

 

Fils d'un petit armateur norvégien, adepte de la maxime : « Ce que l'on veut, on le peut », Roald Gravning Amundsen est né en 1872 à Vestein sur la presqu'île de Borge. Après la mort de ses parents, il renonce à ses études de médecine pour devenir explorateur polaire. Loin d'une lubie, cette vocation remonte, précisément, au 30 mai 1889. Ce jour là, toute la Norvège accueille à Christiania (aujourd'hui Oslo) son héros, Fridtjof Nansen qui vient de traverser le Groenland à skis. Ses lectures de jeunesse lui ont permis de découvrir, entre autres, les expéditions de sir John Franklin, son obsession du passage du Nord-Ouest pour relier l'océan Atlantique à celui du Pacifique et sa fin tragique lors de ces tentatives.

 

Parallèlement à ses études, et durant son service militaire, le jeune apprenti aventurier organise des raids hivernaux à skis, dans les régions les plus difficiles du pays, pour s'endurcir contre le froid. L'analyse minutieuse des comptes rendus des expéditions polaires lui apprend que la plupart des explorateurs ont une faiblesse commune : celle de ne pas savoir naviguer. Est-ce, le sang qui parle ? Ne descend-il pas de plusieurs générations de marins et de pêcheurs ? Roald Amundsen entre donc dans la marine en 1894 et embarque à bord d'un baleinier pour y faire ses classes. Trois ans plus tard, son brevet de capitaine au long cours en poche, il est recruté en tant que second sur le Belgica, dans le cadre d'une expédition scientifique en Antarctique.

Le VIe Congrès international de géographie vient de décider que « l'exploration des régions antarctiques est le travail le plus important à entreprendre avant la fin du siècle ».

Au mois d'août 1897, le baron Adrien de Gerlache de Gomery appareille avec le Belgica, cap sur les mers du Sud. A bord du navire, un autre équipier fera parler de lui dans quelques années: le médecin américain Frederick Cook. Il sera à l'origine d'une grande controverse avec son compatriote, Robert Peary, sur la conquête du pôle Nord. L'équipage du navire réalise, bien malgré lui, entre mars 1898 et mars 1899, le premier hivernage sur la banquise. Le bateau, pris au piège des glaces qui se referment derrière lui, risque à tous moments d'être écrasé par la pression de la banquise. Malheureusement, les plans de Gerlache ne prévoient pas de séjourner aussi longtemps dans ces conditions épouvantables. Cook et Amundsen démontrent leurs qualités d'ingéniosités et d'adaptations aux régions glaciales. Les hommes sont même sauvés du scorbut quand Amundsen prend le commandement et ordonne de consommer de la viande de phoque et de pingouin. Cet hiver austral est riche d'enseignements pour le Norvégien, particulièrement sur l'univers blanc, sans cesse en action, qui l'entoure et surtout sur le comportement des hommes coupés de leurs repères habituels et soumis aux rigueurs d'un tel isolement.

 

Des tentatives héroïques de conquête du pôle Sud se succèdent, notamment avec l'expédition britannique du Discovery en 1901. La Royal Geographical Society a choisi Robert Falcon Scott, un officier de marine de trente-deux ans, pour la diriger. Du même clan écossais que le romancier Walter Scott, il sera plus tard l'adversaire malheureux de Roald Amundsen dans la course au pôle Sud. Après un hivernage dans le détroit de McMurdo, Robert Scott, accompagné par Edward Wilson et Ernest Shackleton partent le 2 novembre 1902 en direction du pôle sur des traîneaux tirés par dix-neuf chiens. Deux mois dans un enfer de glace. L'avant dernier jour de l'année, ils battent en retraite vers 82°Sud à huit cent soixante kilomètres de l'objectif. Shackleton souffre du scorbut. Les trois hommes rejoignent leur navire le 3 février 1903, sans pour autant avoir renoncé à l'espoir de cette conquête. Ils tirent eux-mêmes les traîneaux, tous leurs chiens sont morts.

A la même période, en Norvège, Amundsen monte sa première expédition polaire à bord d'un cotre de vingt-deux mètres de long, baptisé Gjoa. En souvenir de Franklin, probablement, et de la soixantaine d'expéditions qui échouèrent avant lui, il part à la recherche du passage du Nord-Ouest avec seulement six équipiers et des provisions pour cinq ans. C'est peut-être une course aux chimères, car nul ne sait vraiment si ce fameux passage existe. Mais sa découverte éviterait aux navires de contourner le continent Américain, en passant par le terrible cap Horn. En juin, Roald Amundsen lève l'ancre, en pleine nuit, pour échapper à ses créanciers qui le menacent de saisir son bateau. Il met le cap sur l'Atlantique Nord et il charge des chiens et des traîneaux au Groenland. Amundsen fait escale sur la Terre du Roi-Guillaume, au Canada pendant vingt-deux mois d'hivernage parmi les Inuit. Conscient de l'importance de développer des connaissances sur l'Arctique, il élabore un programme de mesures scientifiques avec notamment, la localisation du pôle Nord magnétique qu'il détermine avec précision. Ces deux années lui permettent d'améliorer ses connaissances du grand Nord, et surtout de s'accoutumer à la conduite des traîneaux à chiens pour la conquête du pôle Nord qu'il prémédite déjà. Tout comme Fridjof Nansen qui avait lancé une tentative avec des équipages de traîneaux à chiens pendant la dérive volontaire, prisonnier de la glace en 1895, de son légendaire navire, le Fram . Il est persuadé que la réussite des expéditions vers le 90° Nord passe par l'adoption des méthodes de voyage des Esquimaux. Nansen et le lieutenant Johannesen avec trois traîneaux légers de treize kilos, vingt-sept chiens et deux kayaks atteignirent 86°13' Nord, un record ! Ils mirent trois mois pour revenir, affrontant des conditions épiques, tuant et mangeant tous leurs chiens pour survivre.

 

 

En août 1905, profitant de la débâcle, le navire reprend la mer vers l'ouest. La chance joue en sa faveur. Le Scandinave trouve en quelques semaines les passages d'eau libre et trace une voie maritime qui relie l'océan Atlantique à l'océan Pacifique. Malheureusement, le cotre est de nouveau bloqué au-dessus de l'Alaska quand la banquise se reforme en octobre.

 

Amundsen est trop impatient d'annoncer au monde entier la nouvelle de son exploit. Sous prétexte d'accompagner le courrier, l'occasion est unique, il va traverser ce territoire américain en traîneau à chiens. Au milieu de l'hiver arctique, les températures descendent régulièrement en dessous de cinquante degrés. Cette première équipée sauvage dure deux mois pendant lesquels il parcourt la toundra gelée sur plus de huit cents kilomètres. Il sillonne montagnes, fleuves et forêts jusqu'à Eagle City où se trouve une liaison télégraphique avec le reste du monde.

 

Le 3 août 1906, le Gjoa franchit enfin le détroit de Bering et plonge dans les eaux du Pacifique. Le passage du Nord-Ouest est bel et bien une réalité.

Dès son retour en Europe, Roald Amundsen ne songe qu'à une chose : être le premier homme à rejoindre le pôle Nord. Sa découverte lui confère une renommée internationale. Il tient des conférences dans le monde entier qui lui permettent de lever les fonds nécessaires à son projet.

Entre temps, à l'extrême sud de la planète, Ernest Shackleton est le premier à réunir des moyens pour hiverner à nouveau à McMurdo. Cette fois, il a préféré emmener des poneys de Mandchourie plutôt que des chiens pour haler les traîneaux. Hélas, six sur dix meurent avant le départ de l'expédition. L'explorateur Anglais dépasse les 88°Sud, mais, épuisé par soixante-sept jours de progression, il rebrousse chemin à cent quatre-vingt kilomètres du pôle seulement. Il sera anobli par le roi Edouard VII d'Angleterre.

En Norvège, les préparatifs vont bon train à bord du Fram que Fridjof Nansen, impliqué dans la politique du pays depuis son indépendance effective en 1905, a confié à son compatriote et ami Roald Amundsen. C'est alors que la nouvelle tombe. L'Américain Robert Edwin Peary aurait atteint le pôle Nord depuis le 6 avril 1909! On dit même que son ancien compagnon de route du Belgica , le docteur Frederick Cook, affirme y être déjà parvenu le 21 avril 1908, soit un an avant !

Amundsen est pétrifié, tout est prêt pour le départ et subitement, le pôle Nord vient de perdre tout son attrait. Il n'y a plus rien à conquérir ! Pour l'inventeur du Passage du Nord-Ouest, il n'est malgré tout pas question de rester à quai. Immédiatement, dans le plus grand secret, il change d'objectif : ce sera donc l'Antarctique et le pôle Sud.

Quelques mois plus tard, le 1er juin 1910, Robert Falcon Scott quitte à nouveau l'Angleterre à bord du Terra-Nova. Depuis plusieurs années, l'officier Anglais se prépare à vaincre le pôle Sud, au nom de Sa Majesté. L'expédition compte cinquante et un membres, dont onze scientifiques. Elle dispose, sous la responsabilité de Cecil H. Meares et du musher Demetri Gerof, d'une meute de trente-quatre chiens sibériens, enchaînée à fond de cale sur les sacs de charbons, et dont malheureusement Robert Scott n'attend pas grand chose. Il partage le même sentiment qu'Ernest Shackleton : les chiens sont trop incontrôlables pour avoir confiance en eux. Il mise sa réussite sur les dix-neuf poneys de Mandchourie confiés au capitaine Oates et sur les trois véhicules automobiles à chenilles, qui l'accompagnent à titre expérimental, pour assurer la sécurité de l'expédition.

Lorsque le Fram lève l'ancre de Christiania, deux mois plus tard, sa destination officielle reste le détroit de Béring, via le cap Horn. Ce n'est qu'à l'escale de Madère que Roald Amundsen réunit son équipage pour lui dévoiler sa véritable destination : l'Antarctique. Il expédie un télégramme à Scott et deux lettres, l'une au roi Haakon VII de Norvège et l'autre à son ami Fridtjof Nansen pour lui expliquer son revirement. A l'escale de Melbourne, Scott prend connaissance du message : « Nous vous informons aimablement que le Fram est en route pour l'Antarctique. Amundsen. » L'Anglais est surpris et inquiet, que s'est-il passé ? Amundsen n'était-il pas sur le départ pour l'Arctique? Scott s'interroge et comprend rapidement que le Norvégien ne pouvait pas rester sur l'échec infligé par la réussite de Peary au pôle Nord.

 

Désormais, une véritable course s'engage, entre les deux explorateurs, pour être le premier à atteindre le pôle Sud.

Le trois-mâts battant pavillon norvégien, accoste dans la fameuse baie des Baleines, sur le front de la Barrière de Ross, le vendredi 14 janvier 1991. Le Terra-Nova est arrivé dix jours plus tôt au cap Evans, dans le détroit de McMurdo, à l'autre extrémité de la mer de Ross, six cents kilomètres plus à l'ouest. Ces choix géographiques privilégient Amundsen avec cent kilomètres de moins à faire que Scott pour rejoindre le 90°Sud, mais tout de même, encore, à douze cents kilomètres de là.

Roald Amundsen, riche de ses enseignements polaires, ne laisse aucune part au hasard dans ce voyage. D'abord, il a fait le choix d'une expédition légère, d'une dizaine de personne qui débarquent en Antarctique. Ensuite, le raid doit s'effectuer uniquement avec des chiens, une centaine qu'il a fait venir, clandestinement, du Groenland. Bien plus adaptés aux basses températures, ils tracteront les traîneaux plus facilement et plus rapidement que des hommes ou des chevaux. Il a pris des harnais sur le modèle de ceux qu'il a utilisé en Alaska et qui demandent moins d'effort de la part des chiens que les modèles groenlandais classiques. Pour l'hivernage comme pour le raid, aussi bien pour les chiens que pour les explorateurs, la nourriture à une grande importance. Au menu, en plus des conserves traditionnelles associées à la viande de phoque chassé sur place, un pemmican, c'est sa spécialité. Particulièrement adapté à l'objectif il se compose de viandes séchées, lard, légumes et farine d'avoine. Il a fait confectionner des vêtements de protection en fourrure de renne et en peau de phoque, identique à ceux portés par les Inuit. Une bonne vingtaine de traîneau dont certains dépassent les quatre mètres de long et des dizaines de paires de skis, en hickory, serviront pour les déplacements ainsi que pour l'assaut final. Les différents camps se feront sous tentes, sauf au camp de base, pour lequel le chef d'expédition a fait construire en Norvège un préfabriqué, dénommé Framheim, et doté de tout le confort moderne.

Le débarquement commence par une belle bagarre générale des chiens. Sverre Hassel, le responsable de la meute a toutes les peines du monde à les atteler pour tirer les traîneaux de matériel. Les mois de navigation, sans rien faire, leur a donné de mauvaises habitudes. Sans compter qu'en plus des quatre-vingt-dix-sept molosses embarqués, une vingtaine de chiots est née à bord. Pour éviter le renouvellement de l'incident, il les attache sur une longue chaîne formant un carré de trente mètres de côté. Huit tentes sur quatorze servent également de chenil. Il ne faut pas longtemps pour que les chiens retrouvent une ambiance neigeuse à leur convenance et le déchargement des tonnes de matériels s'active.

De son côté, Scott qui a perdu plusieurs chiens et quelques poneys durant le voyage fait bâtir une cabane, avec piano dans le mess des officiers, carré des marins et salle de bains. Les Britanniques prévoient une expédition lourde, régie par une discipline militaire, avec des équipes de support qui feront demi-tour après avoir rempli leur mission.

Meares et ses chiens transportent au camp de base, Safety Camp, des charges légères, mais la meute anglaise, après être restée plusieurs mois attachée, n'est pas très disciplinée. Là aussi, le déchargement du navire n'est pas facile. A peine descendu du vaisseau, l'un des véhicules automobiles à chenilles traverse la fine couche de glace et sombre au fond de l'océan. Du côté des chiens, tout se déroule bien jusqu'au moment où les canidés aperçoivent un cétacé. Excités par le spectacle de ce gros "gibier", ils partent à fond de train pour la chasse. Scott furieux ne réussit à les arrêter qu'au dernier moment, au bord de l'eau : « Les chiens se montrent très indociles. N'ayant à traîner qu'un poids léger, ils filent comme des flèches. Je réserve mon opinion sur ces auxiliaires, je doute fort cependant qu'ils nous soient d'une grande utilité. Les poneys, au contraire, nous rendront de grands services. »

Le soir, les chiens dorment enchaînés à même le sol. « En fait, ils ne m'inspirent pas confiance », confie Scott dans son journal, dès le 10 janvier,  « D'après Meares, plusieurs souffriraient d'ophtalmies. Je n'avais jamais entendu dire auparavant que ces animaux fussent sujets à cette affection, mais Day (1) affirme que la meute de Shackleton en a souffert. L'autopsie d'un chien mort hier ne donne pas la moindre indication sur la cause de cet accident. En tout cas, fort heureusement, il ne semble pas s'agir d'une maladie infectieuse. » Dubitatif, le commandant se donne, tout de même, le temps de se faire une opinion sur le terrain : « J'ai accompli six voyages avec cinq chiens. La conduite de ces animaux à la manière sibérienne n'est pas difficile. Ces petites courses suffisent à me montrer la nécessité de changer la manière de mener la meute et d'en adopter une répondant aux nécessités de la situation. A mon avis, les attelages doivent être moins nombreux et le conducteur se placer derrière le traîneau. Pour le moment, notre expérience est insuffisante pour prendre une décision à ce sujet ; l'expédition que nous entreprendrons sur la Barrière pour l'établissement des dépôts de vivres sera à cet égard instructive. »

 

Trois semaines se sont à peine écoulées depuis l'arrivée en Antarctique, qu'Amundsen et quelques coéquipiers partent avec dix-huit chiens et trois traîneaux débordants de deux cent cinquante kilogrammes de vivre destinés au premier dépôt, sur la route du pôle. Lourdement chargé, les hommes marchent à côté du convoi tiré par les chiens. Ils se hissent sur la Grande Barrière pour arriver sur le plateau de Ross sans trop de difficulté grâce aux leçons prisent au Canada. Skis et traîneaux glissent avec douceur sur l'immense tapis blanc. Il fait douze degrés en dessous de zéro, presque chaud pour les Groenlandais. Il leur faut quatre jours, dans de bonnes conditions météorologiques pour atteindre 80° de latitude sud. Assis sur les traîneaux, le retour se fait en deux étapes de quinze heures qu'ils balisent de repères. La semaine suivante, un seul homme reste au camp de base tandis que les huit autres se répartissent sept traîneaux et quarante-deux Groenlandais. Le temps s'est dégradé et les gros traîneaux en bois surchargés sont difficiles à tirer pour les chiens. Ils mettent un jour de plus pour rejoindre le dépôt du degré 80. Les animaux sont exténués lorsqu'ils stoppent au 81°. La température est descendue bien en dessous des quarante degrés transformant la neige en glace et la plupart des bêtes ont des coupures aux coussinets plantaires. Les caisses s'empilent sur quatre mètres de hauteur. Elles permettront lors de l'expédition finale de trouver, à l'aller comme au retour, des vivres et du pétrole mais aussi une demi-tonne de nourriture pour les chiens. Seuls, deux attelages continuent pour installer le troisième relais. La piste qu'ils tracent maintenant devient dangereuse, le vent souffle violemment, le brouillard réduit la visibilité et la présence de crevasses se multiplie. Le raid a duré un mois quand Amundsen revient à Framheim, huit chiens y ont laissé leur vie. Une troisième expédition est tentée le dernier jour de mars, avec six traîneaux et trente-six chiens. Ils sont rapidement de retour, s'étant égarés trop à l'ouest dans une zone de crevasses où deux chiens s'y sont abîmés.

 

Le team Anglais, décide pareillement d'installer des dépôts avant l'arrivée de l'hiver sur la route du pôle. Par 79°28' Sud, il constitue One Ton Camp, le dépôt principal destiné à l'assaut au printemps prochain. L'emploi des poneys sur la barrière de glace entraîne des arrêts prolongés. D'après l'ordre de marche adopté, les chiens partent plus d'une heure après la colonne et arrivent au campement suivant, peu de temps après elle. Ils tirent très bien, l'attelage de Meares surtout, mais ils sont très difficiles à maintenir dans le bon chemin. Les incidents se multiplient. Deux chiens blancs lui appartenant ont été dressés à attaquer l'homme. A bord, ils étaient assez tranquilles. Maintenant, ils menacent toute personne, autre que leur conducteur, qui approche de trop près leur traîneau. Ainsi, ils assaillent le commandant Scott alors qu'il explique l'endroit où ils camperont. Il est légèrement mordu à la jambe par Osman, le chien de tête de Meares. « Seules la faim et la crainte gouvernent ces animaux : un estomac vide en fait des bêtes sauvages », commente le responsable de l'expédition, refroidit par l'expérience qu'il vient de vivre. « Il y a quelque chose d'inquiétant dans ce réveil des instincts chez un animal domestique, car l'instinct rend aveugle, irraisonné et cruel. Sous le harnais, les chiens donnent en général l'impression que la concorde règne entre eux, ils tirent paisiblement, côte à côte, épaule contre épaule, et quand ils font halte, ils ont l'attention d'enjamber ceux qui sont déjà couchés. Mais l'occasion d'une ripaille se présente-t-elle, aussitôt leurs passions s'éveillent, chacun regarde son voisin de travers et, pour le plus futile prétexte, se jette sur lui. Si, en marche, leurs traits viennent à s'emmêler, leurs instincts batailleurs se manifestent non moins brutalement. En pareil cas les bêtes, paisibles un instant auparavant, deviennent soudain comme enragées et se déchirent à pleines dents. Ce sont de telles manifestations de sauvageries qui déterminent l'homme à sacrifier délibérément ces animaux dans l'accomplissement d'entreprises comme celle que nous nous proposons ».

Le 14 février, un incident vient conforter ce sentiment d'insécurité et d'absence de maîtrise de la meute. Alors qu'un cheval, mal en point, était resté en retard de la colonne, l'attelage de Meares lui échappe des mains et attaque avec fureur le poney gisant sur la neige. C'est à grands coups de fouets et de bâtons de ski sans retenu, sur l'échine des sibériens, que le calme revient.

 

L'hiver austral s'installe et les membres de l'expédition Norvégienne en profitent pour améliorer le matériel d'exploration. En priorité, ils allègent le poids des traîneaux qui ne font plus, désormais, que vingt-quatre kilogrammes. Il leur faut également, fabriquer des fouets pour faire face aux humeurs parfois belliqueuses des animaux. En août, le record de température tombe : cinquante-neuf degrés en dessous de zéro !

Pendant la nuit polaire, Scott maintient une organisation strictement militaire ponctuée de fêtes d'anniversaire, de conférences en tout genre ou d'observations scientifiques.

Le soir du lundi 8 mai, le patron du raid annonce son verdict à propos des chiens : « Le traînage par les poneys et à bras d'hommes constitue les meilleurs moyens de transport pour parvenir au pôle. » Ses compagnons partagent le même sentiment. A cet instant, le choix dramatique qu'il vient de faire, scelle le destin des hommes de l'expédition. Pourtant quelques jours plutôt l'Ecossais s'étonnait que : « Les chiens puissent maintenir leur trot pendant des heures entières, que leurs pattes possèdent la résistance de ressorts d'acier, que ces animaux ne sentent jamais la fatigue, et après une marche pénible, que le moindre répit suffit à leur redonner toute leur vigueur. » L'absence d'une véritable expérience liée à une peur panique de la férocité des chiens a emporté la décision.

 

Avant la fin de l'hiver austral, Amundsen tente un premier départ dès le 8 septembre, avec une douzaine de chiens par traîneau sur lequel sont fixés quatre cents kilogrammes de charge. Mais des températures inférieures à -50 °C l'obligent à faire demi-tour, après avoir déchargé au premier dépôt. Là encore, plusieurs Groenlandais périssent et deux explorateurs restent alités pour cause de pieds gelés.

Autour du 20 octobre, profitant du retour du printemps, Roald Amundsen donne, enfin, le signal du départ en direction du pôle Sud. Olav Bjaaland, Helmer Hanssen, Svere Hassel et Oscar Wisting l'accompagnent avec quatre traîneaux seulement, tirés chacun par treize chiens. Une roue de bicyclette derrière chaque traîneau comptabilise le nombre de kilomètres parcourus chaque jour sur la route du pôle. Le deuxième jour, Bjaaland bascule avec tout son équipage dans une crevasse. Il ne doit qu'à ses compagnons qui s'accrochent à son traîneau, de ne pas tomber au fond du gouffre de glace. Ils réussissent à remonter les chiens qui pendent dans le vide, retenus par leur harnais, puis à décharger le traîneau avant de le hisser sur une neige ferme.

C'est à peu près à la même date, que les sujets de sa Gracieuse Majesté se lancent dans l'aventure avec treize hommes, dix-neuf poneys, trente-quatre chiens, treize traîneaux et deux véhicules motorisés à chenilles. Les "traîneaux automobiles" sont descendus sur la calotte glaciaire mais les avaries se succèdent. Le groupe de poneys fait également des siennes, craintif, il détale à toutes jambes au moindre problème où refuse obstinément d'avancer. Suivent, avec facilités, les attelages de chiens qui assurent, quand même, la sécurité du début de l'expédition. Les 4 et 5 novembre l'adversité est de nouveau au rendez-vous, les deux véhicules automobiles rendent l'âme l'un après l'autre.

 

Les Norvégiens ont, eux, dépassé leur deuxième dépôt, par 81°Sud. En quelques jours, les chiens ont pris leur rythme et le convoi progresse à plus de dix kilomètres par heure. Accrochés aux traîneaux, les hommes se laissent tirer sur leurs skis pour ne pas ralentir la marche. Une fois le dernier relais passé, les Norvégiens se jettent à nouveau dans l'inconnu. Par prudence, ils balisent la piste régulièrement de cairns et entreposent des vivres tous les degrés.

Les Anglais rejoignent One Ton Camp, pour leur douzième campement, à la mi-novembre. Anéantis, ils s'octroient une journée de pause. Le thermomètre affiche -58,3°C. Le convoi n'avance pas aussi vite que le voudrait Scott. Il décide de faire dorénavant des étapes quotidiennes de vingt-quatre kilomètres contre treize auparavant. La région est tapissée de sastrugis, en forme de vagues de neige aiguisées, gelées et solidifiées, orientées dans le sens du vent. Fin novembre, ils arrivent péniblement au vingt-cinquième campement par 82°21' de latitude Sud. Un poney est achevé. Les bêtes sont exténuées et les hommes qui les relaient dans le halage, épuisés. Le fourrage diminue à vu d'oil et au fur et à mesure le reste de la cavalerie fournira la nourriture des chiens. Au degré 83, il ne reste plus que les explorateurs et les chiens pour tirer. Début décembre, le groupe est pris sous un ouragan. Le trente et unième campement devient, le campement de la Boucherie. Tous les poneys survivant sont abattus. Tout le monde est au régime viande de cheval.

 

 

Amundsen et ses compagnons sont au pied d'un monstrueux glacier qu'ils baptisent Axel-Heiberg. Ils mettent quatre jours pour franchir les cascades de glace et atteindre le sommet, à 3 180 mètres d'altitude. Arrivé sur le plateau, à quatre cent quarante kilomètres du pôle, Amundsen décide d'exécuter vingt-quatre des chiens pour donner à manger aux autres. Chaque conducteur doit choisir et exécuter les chiens condamnés. L'atmosphère est lourde personne ne parle, seul les coups de feu se répercutent dans le silence. L'endroit est appelé, lui aussi, "La Boucherie". Bloqués par le blizzard, les Norvégiens campent plusieurs nuits durant lesquelles ils mangent des "côtelettes des animaux morts", tandis que dehors les Groenlandais dévorent les restes de leurs congénères. L'ambiance est morose avant de reprendre une route dangereusement cassée jusqu'à 87°Sud, avec trois traîneaux et les dix-huit chiens restants. La situation se détériore de plus en plus, il neige sans arrêt. Amundsen, encordé, trace une piste aux attelages qui avancent péniblement en slalomant entre les crevasses et les séracs.

Ils arrivent au dernier point de Shackleton par 88° 23' de latitude sud, le 7 décembre. Le pôle est à moins de deux cents kilomètres. Le record est battu, l'émotion gagne l'équipe. En l'absence de blizzard la marche sur l'inlandsis est plus facile que sur la banquise avec des étapes d'une quarantaine de kilomètres par jour. Ils poursuivent leur quête en ne gardant qu'un mois de vivre, allégeant d'autant les traîneaux. Plus ils approchent de leur destination et plus la tension monte. Une certaine crainte les hante. Et si Scott les avait finalement devancés. Et s'il avait touché au but le premier. Si la confiance dans la victoire s'émousse quelques instants, la réponse se trouve dans la rapidité de leur progression.

 

Le 14 décembre, dans l'après-midi, sous un soleil magnifique, ils atteignent le pôle Sud. Le fils du modeste armateur Norvégien de Vestein est ému, à trente-neuf ans, il devient le premier homme à rallier le pôle Sud avec ses trois compagnons, Olav Bjaaland, Sverre Hassel et Oscar Wisting. L'équipe reste trois jours sur place le temps de faire des observations et des relevés scientifiques. Ils laissent sur place une tente noire baptisée "la maison du pôle" sur laquelle flotte le drapeau norvégien. Roald Amundsen laisse un message à l'attention de Scott.

Lorsqu'ils repartent vers Framheim, un chien, épuisé, ne peut reprendre la piste. Il est abattu par Helmer Hanssen et immédiatement englouti par les seize bêtes survivantes. Les deux traîneaux du retour filent jusqu'au camp de la Boucherie, où les chiens croquent les cadavres des animaux congelés, stocké à l'aller. Pour gagner du temps, ils allègent de nouveau les traîneaux et suppriment encore cinq chiens.

« Je ne peux pas prétendre avoir atteint le but de ma vie. Je ne crois pas qu'un être humain se soit jamais trouvé dans un lieu aussi diamétralement opposé à son but le plus cher que moi... Le pôle Nord m'attire depuis mon enfance et c'est au pôle Sud que je me trouve », écrira-t-il dans ses mémoires.

 

 

Arrivé au pied du glacier Beardmore, Scott renvoie ses chiens à la base. Les charges sont réparties sur trois traîneaux tirés chacun par les quatre hommes. Ils atteignent péniblement le sommet, à deux mille huit cents mètres d'altitude, le 21 décembre. Quatre hommes font demi-tour, puis trois autres le 4 janvier, à deux cent soixante-dix-sept kilomètres du but. Il ne reste plus pour l'assaut final que : Robert Falcon Scott, Birdie Bowers, Titus Oates, Edgard Evans et Edward Wilson. Parvenus à quarante-trois kilomètres du pôle, les cinq Britanniques aperçoivent des traces dans la neige. « Le pire est arrivé », note Scott dans son journal. « Un simple coup d'oil nous révèle tout. Les Norvégiens nous ont devancés... Demain, nous irons jusqu'au pôle, puis nous rentrerons le plus vite possible. »

 

 

Le 17 janvier, ils atteignent à leur tour le pôle et trouvent une lettre sous la tente surmontée du drapeau Norvégien et du pavillon du Fram . « Cher commandant Scott, comme vous serez probablement le premier à arriver ici après nous, puis-je vous demander d'envoyer la lettre jointe au roi Haakon VII ? Si les équipements laissés dans la tente peuvent vous être de quelque utilité, n'hésitez pas à les prendre. Avec mes meilleurs voux, je vous souhaite un bon retour. Sincèrement vôtre. Roald Amundsen. » 

 

Le 25 janvier 1912, les vainqueurs du pôle Sud rentrent au camp de base, aucun homme n'a péri durant l'expédition, c'est un succès. Leur périple de deux mille quatre cents quatre-vingt kilomètres a duré quatre-vingt-dix jours. Du côté des chiens, le bilan est lourd, sur la meute de cinquante-deux Groenlandais, onze seulement, sont revenus vivants. Au total, quarante et un chiens sont morts pour cette conquête des hommes.

La piste du retour s'effectue à pied pour les Anglais. Affaibli par le scorbut, puis par une commotion cérébrale consécutive à une chute, Edgard Evans meurt dans son sommeil le 17 février. Avec ses pieds gelés et gagnés par la gangrène, Titus Oates retarde ses compagnons. Le 16 mars, il prétexte une sortie pour disparaître dans le blizzard. Le 21 mars, les trois rescapés ne sont plus qu'à dix-huit kilomètres du dépôt effectué avant l'hivernage. Hélas, bloqués par le blizzard, sans nourriture ni carburant, ils ne peuvent plus quitter leur campement...

 

Une équipe envoyée à leur secours retrouve le 12 novembre 1912, Robert Scott mort. A ses côtés, les corps givrés de ses deux derniers compagnons, le lieutenant Birdie Bowers et le docteur Edward Wilson. Scott est assis au milieu de la tente gelée, la tête penchée sur le journal où il consignait le récit de son extraordinaire aventure. Il s'arrête au 29 mars dans un message au peuple anglais : « .Depuis quatre jours, il nous a été impossible de quitter la tente : l'ouragan hurle autour de nous. Nous sommes faibles, je puis à peine écrire. Cependant, pour ma part, je ne regrette pas d'avoir entrepris cette expédition ; elle montre l'endurance des Anglais, leur esprit de solidarité et prouve qu'ils savent regarder la mort avec autant de courage aujourd'hui que jadis. Nous avons couru des risques. Nous savions que nous les courrions. Les choses ont tourné contre nous, nous ne devons pas nous plaindre, mais nous incliner devant la décision de la Providence, résolus à faire de notre mieux jusqu'au bout. »


Ils seront ensevelis sous un cairn, surmonté de morceaux de skis en forme de croix.

 

Roald Amundsen apprend la tragédie des explorateurs Anglais, un an plus tard aux Etats-Unis. Il songe à la déception de Scott et de ses compatriotes d'être arrivés un mois trop tard et à leur horrible agonie.

Toutefois, le pôle Nord obsède toujours Amundsen et il est prêt à repartir malgré les souffrances endurées au pôle Sud. Après plusieurs tentatives, il doit attendre 1926 pour approcher de son rêve. C'est à bord d'un ballon dirigeable, le Norge, que l'explorateur s'envole du Spitzberg en compagnie de l'Américain Lincoln Ellsworth et de l'Italien Umberto Nobile. Au bout de seize heures de vol, les trois hommes survolent enfin le Pôle Nord, mais ne peuvent s'y poser.

 

Si Roald Amundsen voit en l'aviation la solution idéale pour les explorations à venir, voler lui coûtera la vie. Le 18 juin 1928, vers seize heures, il décolle à bord d'un hydravion Latham 47 de la Marine nationale française. Il va porter secours au dirigeable Italia, de son ami Nobile en perdition au-dessus de l'océan glacial Arctique. L'appareil est piloté par les capitaines de corvette René Guilbaud et Albert Cavalier de Curville, en compagnie du mécanicien Gilbert Brazy et du radio Emile Valette, ainsi que de l'aviateur Norvégien Leif Dietrichson. Trois heures après, le contact radio est rompu. Roald Amundsen et ses compagnons disparaissent à leur tour. Des débris de l'épave seront repêchés par un chalutier plusieurs mois plus tard. Son corps ne sera jamais retrouvé.

 

Aujourd'hui, dans la région qu'Amundsen avait baptisée "Terre du Roi Haakon VII", à l'emplacement du pôle Sud, se trouve la "Station Amundsen-Scott", exploitée par la National Science Foundation des Etats-Unis. Tous les ans, les scientifiques américains de la station repositionnent le piquet représentant le pôle Sud à la suite des mouvements de glace. S'Il existait encore, celui planté par Roald Amundsen, serait placé à un kilomètre du pôle actuel, et serait sous dix mètres de neige.

 

(1) Bernard C. Day, le mécanicien de l'expédition Anglaise.

 

Crédits photos : © DR

 

 

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