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De la Diphteria Serum Run au Serum 25,

l'épopée qui fit naître l'Iditarod

 

La fabuleuse histoire du sauvetage de la ville de Nome, en Alaska, par une vingtaine de mushers et leurs chiens qu'en 1997 le musher Norman Vaughan commémore en organisant une expédition baptisée "Serum 25" sur la même piste et qui depuis se perpétue chaque année.

 

 

Alaska, hiver 1925.

Il faisait encore sombre et froid ce lundi 2 février à cinq heures trente du matin. Une armoire à glace d'origine norvégienne, dans des vêtements de musher en peaux d’écureuil, chancelle dans la neige jusqu’à la porte de l'hôpital de Maynard-Columbus de Nome. Il porte une boîte métallique en forme de cylindre, emballée dans une grosse toile et protégée de fourrure, dans laquelle se trouve le précieux élixir qui va sauver la ville. Il martèle sur la porte jusqu'à ce que le seul docteur encore présent à cette heure lui ouvre. Le géant lui donne le paquet de dix kilogrammes, et, alors seulement, se retourne vers l’équipage de treize chiens de son traîneau qui têtes baissées et queues tombantes révèlent son épuisement et les risques qu’il a couru. Le grand musher tombe à genoux dans la neige près de son grand chien de tête. Une bête noire, une patte antérieure blanche et une crête blanche sur son large poitrail.

 

"Fichu bon chien, ce Balto, dit-il, pendant qu'il étouffe l'animal de ses bras puissants. Gunnar Kaasen, relève son regard sur les passants et désignant Balto raconte : "Il n’a pas voulu s’arrêter avant que nous soyons là. Je pense qu’il savait, d’une façon ou d’une autre, que c’était une question de vie ou de mort".

Une légende est née ce jour là, en Amérique, celle de la « Diphteria Serum Run ». Deux hommes, deux mushers, en furent les principaux acteurs : Gunnar Kaasen qui apporta les antitoxines à Nome et Leonhard Seppala pour avoir parcouru la plus grande distance. Toutefois, on peut, sans aucun doute, considérer que ces jours-là, les véritables héros furent les chiens qui sans relâche et quelques furent les conditions météorologiques, continuèrent inlassablement de tirer leur traîneau chargé des précieux anticorps.

Et, parmi eux, plus particulièrement deux chiens marquèrent les esprits : Balto et Togo.

 

 

Alaska, hiver 1997.

Soudain, les deux patins du traîneau de Norman Vaughan* s'enfoncent sous la glace, projetant une gerbe d'eau de chaque côté, se figeant de nouveau immédiatement. Les patins gèlent également instantanément. Le musher a tout de suite compris la situation. Plus légers, ses chiens sont passés au-dessus d'un overflow (l'eau traverse la surface de la glace devenue fragile). L'histoire du grand Nord est remplie de mushers morts en tombant dedans. L'instant est dramatique. Il faut réagir vite et bien.

_Haw! Haw ! Hurle Norman Vaughan de sa voix puissante malgré ses quatre-vingt-onze ans.

Immédiatement, Sundance et Grey, ses deux alaskans huskies de tête, virent sur la gauche et entraînent les huit autres chiens de l'attelage hors du piège d'eau et de glace du fleuve Yukon. Par –40°C, la nature ne laisse, ici, aucune chance de survie à celui qui fait une erreur. Instinctivement, au travers de ses moufles en peau de castor, il touche la petite bouteille de sérum contre la diphtérie qu'on lui a symboliquement remis à la gare de Nenana et qu’il porte dans une poche de sa combinaison contre le froid.

 

_Le sérum doit passer, pense-t-il.

 

Soixante-douze ans avant lui, une vingtaine de mushers ne pensaient qu'à cela sur cette même piste. Ils transportaient le précieux vaccin qui devait sauver de la mort les habitants de Nome, une petite ville perdue au nord-ouest de l'Alaska, à moins de 140 miles du Cercle polaire Arctique, qui connue son heure de gloire pendant les années de la « ruée vers l’or » avec plus de vingt milles prospecteurs. Les conducteurs de traîneaux, se relayant, parcoururent à cette époque près de mille deux cents kilomètres en un peu plus de cinq jours et autant de nuits à travers des forêts gigantesques, des déserts glacés et la banquise. Une incroyable course contre la montre, contre la mort. Et sans doute la première mission humanitaire de l'Histoire.

 

 

C'est cette aventure, baptisé « Diphteria Serum Run », par les médias de 1925 qui tinrent, d'édition en édition, toute l'Amérique en haleine, que le colonel Norman Vaughan a décidé de commémorer en organisant l'expédition "Serum 25", sur la même piste, à travers ce que les Alaskans d'aujourd'hui appellent le bush, entraînant avec lui une douzaine de mushers et une meute de plus de cent trente chiens encadrés par quelques moto-neiges.

Le docteur Curtis Welch, directeur du service de santé de la ville de Nome, met quelque temps à identifier la maladie qui vient de tuer les deux premiers enfants esquimaux. En ce mois de janvier, la bourgade, autrefois prospère grâce à ses chercheurs d'or, est bloquée par la banquise du côté de la mer de Béring et coupée du reste du monde par des milliers de kilomètres de toundra glacée, de fleuves gelés, de taïga couverte de forêts infinies, sans routes ni voie de chemin de fer. Quant à l'aviation, elle n'en est qu'à ses premiers balbutiements sous ces latitudes.

 

 

Cette fois, Curtis Welch est sûr de son diagnostic: c'est la diphtérie. A cette époque, la maladie tue chaque année près de vingt mille Américains. La situation devient rapidement catastrophique. Au Maynard Columbus Hospital, le seul hôpital de Nome et de tout le nord-ouest de l’Alaska, le docteur Welch ne dispose que de vingt-cinq lits, d'une seule dose de vaccin et elle date de plus de cinq ans. La situation semble désespéré. Heureusement, la ligne du télégraphe qui relie l'Alaska au reste des Etats-Unis fonctionne. Le message de détresse du directeur de la santé se propage au-dessus des sommets enneigés grâce au radio télégraphe de la station de l’U.S. Army Signal Corps de Nome. L'alerte est donnée sur la côte Ouest comme à Washington. Il faut à tout prix obtenir du sérum avant que l’épidémie n’échappe à tout contrôle. En cette période d’hiver très froid, la principale activité de la population se résume par des visites familiales les uns chez les autres. D’où un risque d’extension inévitable de la maladie. D’autant que la plupart des habitations, surtout chez les Indiens et les esquimaux qui vivent plutôt dans des cabanes construites avec du matériel de récupération, sont froides, surpeuplées et bien souvent insalubres. George Maynard, maire et éditeur du Nome Nugget, le journal local, réuni d’urgence le conseil municipal. Il décide immédiatement la quarantaine de la cité et la fermeture des écoles et du cinéma. Tous ont encore en mémoire les terribles épidémies d’oreillons de 1900 et celle de la grippe en 1919, toutes les deux importées par des voyageurs, porteurs de la maladie et qui firent des centaines de victimes parmi les femmes et les enfants esquimaux pas immunisés contre les maladies des blancs.

Dans le même temps, le Nome Nugget minimise l’événement dans son édition du samedi 24 janvier : « Une épidémie de diphtérie s’est déclarée dans Nome mais si les précautions appropriées sont prises, il n’y a aucune raison de s’inquiéter. » Le ton du journal se veut rassurant, mais il ne peut pas dissimuler la situation désespérée à laquelle les habitants de Nome sont confrontés.

 

L'attention de toute l'Amérique se focalise, dès lors, sur la petite communauté de la mer de Béring. Les secours tentent de s'organiser. Impossible d'acheminer des vaccins par la mer. L'avion est proscrit pour cause de grand froid. Un lot de trois cent mille unités est enfin découvert à l'hôpital d'Anchorage par le docteur Buisson qui le fait livrer par train pas loin de Fairbanks, à Nenana, à cinq cents kilomètres au nord, le point le plus proche de Nome. Entre Nenana et Nome, il n'y a qu'un semblant de piste longue et difficile de mille deux cents kilomètres, qui passe sur la Tanana River puis sur le fleuve Yukon, utilisés par les mushers. Et par le service postal qui met un mois pour parcourir la distance, à raison de vingt à vingt-cinq miles par jour dans de bonnes conditions. Immédiatement, les journalistes comprennent le drame qui se joue à des milliers de kilomètres et en firent la une des journaux. Dans des éditoriaux dithyrambiques. Ils glorifient les hommes allant tout tenter, avec des chiens, pour sauver d’autres hommes en cette période de la machine qui fait tout. Alors que ça, aucune machine ne peut le faire.

 

 

Les Etats-Unis d’Amérique ont acheté ce territoire de plus d’un million et demi de kilomètres carrés à la Russie tsariste en 1867. Il ne devient le quarante-neuvième Etat qu’en 1958. Dans la première moitié du vingtième siècle et encore aujourd’hui, en Alaska, les conditions d’existence sont épouvantables. La majorité des hommes qui sont restés après le déclin de la « ruée vers l’or », sont de toutes origines raciales et nationales. Les esquimaux fréquentent les Indiens Athabascans aussi bien que les Russes ou les Sibériens, tandis que les Irlandais, Ecossais ou Norvégiens s’associent plus facilement entre Européens, Américains ou Canadiens. Mais, tous ces gens ont une chose en commun: un sens aiguë de la survie qui va au-delà de la compréhension des gens des villes. Les chiens, leurs chiens, ne sont pas des animaux de compagnie. Ils sont là pour travailler. Ils sont utilisés comme animaux de bas pour le transport. Peu sont véritablement destiné à la compétition. Contrairement à Togo, Balto était simplement un chien de traîneau pour le fret, utilisé pour transporter les approvisionnements aux mines autour de Nome.


Sans attendre, à Nome, le plus illustre et le plus rapide de tous les mushers, Leonhard Seppala, un Norvégien émigré, venu en Alaska pour y faire fortune, envisage, avec l’approbation du conseil municipal, d’aller jusqu’au village indigène de Nulato. Il est certain de pouvoir parcourir près de trois cent vingt miles vers l’est, pratiquement à mi-chemin de la jonction avec le chemin de fer, en abandonnant des chiens en route pour les avoir bien reposés sur la piste du retour. Il propose qu’un autre musher fasse comme lui, sur l’autre moitié de la piste à partir de Nenana, pour lui apporter le précieux chargement. Le raisonnement se tient. Et c'est réalisable.

 

 

Depuis la fin du XIXè siècle, les pionniers qui formèrent le noyau de la population, vivent au rythme des grandes courses de chiens de traîneau sur des distances qui dépassaient, bien souvent, les six cents kilomètres. Les conditions météorologiques de ces compétitions sont celles de tous les jours d’hiver en Alaska : terrifiantes. Et ces hommes, sans prendre vraiment de repos, si ce n’est pour les chiens, mettaient entre soixante-dix à quatre-vingt heures pour parcourir cet enfer. Scotty Allan, qui dans les années 1900-1910 était devenu un héros dans tous les Etats-Unis au même titre que Buffalo Bill ou David Crockett, établit un record avec un attelage de dix chiens de dix-neuf heures quarante-six minutes sur trois cent trente-trois kilomètres, la distance entre Nome et Candle, soit une moyenne fabuleuse de dix-sept kilomètres par heure. Pour la petite histoire, cet Ecossais, à la suite d’une rencontre inopinée, dans un minuscule refuge, un jour de tempête de neige, rencontre un jeune homme qui veut devenir écrivain qui l’interroge longuement sur sa vie. Il se faisait déjà appeler Jack London et plus tard une grande partie de son œuvre littéraire sera inspirée de l’univers hostile du Grand Nord, de la misère des chercheurs d’or et aussi des confidences que lui fit, ce jour-là, Scotty Allan sur ses chiens et sa vie d’homme des bois.

Seppala qui, lui aussi, avait gagné toutes les grandes courses de chiens de traîneau, comme l’Alaska Sweepstakes Race ou le Ruby Derby, ne doute pas un instant de sa réussite et pense être de retour dans une dizaine de jours. Malgré sa petite taille le personnage est robuste. A quarante-huit ans, il a, à la fois l’expérience, la sagesse, la force physique et psychologique pour arriver au bout de cette mission.

 

 

_Le temps presse et si le gouverneur du territoire, Scott Bone, trouve l’idée de convoyer les médicaments en traîneaux à chiens comme la meilleure des solutions. Toutefois il trouve, aussi, que les deux mushers mettront trop de temps pour sauver la population de Nome. Il décide alors, d'organiser des relais plus rapides, jour et nuit, tout le long de la piste, explique Norman Vaughan aux écoliers de Nenana, lors du départ de l'expédition de ce village.


La Northern Commercial Company est chargée de mettre en place les relais. Cette compagnie est une petite filiale de la célèbre entreprise canadienne, Hudson Bay Compagnie qui explore l'Amérique du Nord depuis le XVIIè siècle. Elle possède un réseau de poste, de bateaux à vapeur et de magasins. Elle détient le contrat du courrier de Fairbanks à Unalakleet et a fait sienne la devise du célèbre Pony Express « The Mail must go through ! » Le courrier doit passer ! Les mushers sont, ainsi, très sérieusement sélectionnés. Vingt relais s’organisent, vingt hommes, tous des spécialistes sont choisis pour leurs capacités et leur sérieux.


_En 1925, il y a eu des réunions dans les villages pour désigner les meilleurs chiens et surtout les meilleurs « lead dogs » les aristocrates de la meute : les chiens de tête, pour créer les attelages les plus rapides possibles. Les hommes les plus sûrs, pionniers, indiens ou esquimaux, furent chargés de les conduire avec les meilleurs traîneaux. Ils sélectionnèrent, aussi, les vêtements de fourrure les plus chauds, les meilleurs harnais… De mémoire de musher personne n’avait jamais vu de tels équipages, poursuit le chef d'expédition du Serum 25.

 

Seppala, emmitouflé dans une parka en fourrure d’écureuil, un pantalon en peau de phoque et des mukluks (bottes esquimaudes) en cuir de renne, quitte la ville infectée dès le vendredi 26 janvier, avant qu’on puisse le prévenir de la mise en place des relais. Il se lance vers Nulato tiré par un attelage de vingt chiens, des huskies sibériens, durs et rapides. Il les a choisi dans le chenil de son employeur, la Hammon Consolited Gold Fields, et a placé à leur tête Togo, âgé de douze ans, le chien le plus célèbre de tout l'Alaska.

Encore loin, à l'est, la précieuse cargaison, trois cent mille doses d’antitoxine, emballée dans une boîte cylindrique en métal d’une dizaine de kilogrammes, arrivent à la gare de Nenana, après un voyage de deux cent quatre-vingt dix-huit miles depuis Anchorage.


_A la nuit tombée, le premier relais est assuré par Wild Bill Shannon, le 27 janvier à dix-neuf heures, raconte Norman sur les lieux même de l'événement. Le ciel est clair et on peut voir des étoiles filantes, il n’y a pas de vent, la température est quand même –43°C. L'ex-forgeron de l'armée ne peut respirer que par le nez, recouvert d'épaisseurs de laine pour ne pas se geler les poumons. Il pousse son traîneau pour se réchauffer et aider ses neuf malamutes. Il sait qu’il faut se méfier, au fond des vallées, il y a souvent des poches d’air froid qui descendent en dessous de cinquante degrés. Rassurez-vous, à –45°C les chiens s’arrêtent d’eux-mêmes par instinct, enfin, en principe.

 

La course la plus folle jamais organisée, est lancée au cœur de l’hiver : traverser l’Alaska d’est en ouest ! Une course contre la montre, une course contre la mort.

 

 

Le 22 février 1997, le colonel Vaughan engage, à son tour, ses chiens sur la fameuse piste de la Diphteria Serum Run. Derrière lui, tout un groupe international d'amateurs et de professionnels du chien de traîneau. Spécialistes des courses, comme Libby Riddles*, première femme à gagner l'Iditarod en 1985 ou Roy Monk, un anglais qui réside la moitié de l'année en Alaska pour vivre sa passion. Ou encore John Peep, ingénieur dans le pétrole et James Lanier, médecin à l'hôpital d'Anchorage. Tous sont là pour suivre Norman Vaughan qui montre le chemin en espérant que désormais, chaque année, de nouveaux mushers prendront le relais pour ce voyage de légende.

La piste suit une rivière gelée. Comme soixante-douze ans plus tôt, il fait froid. Norman organise le premier bivouac à Old Minto, sur le bord de la Tanana River après vingt-huit miles alors que Wild Bill Shannon, lui ne s’arrêta qu’a Tolovana, vingt-deux miles plus loin. Dans la nuit, un élan attaque les chiens. Deux huskies sont sérieusement blessés. Dans le bush, les élans sont presque aussi dangereux que les loups ou les ours. La civilisation est loin et tous les voyageurs se déplacent toujours avec une arme pas loin de la main. Nous sommes encore dans l’Ouest sauvage, rien n’a vraiment changé depuis la conquête de la dernière frontière.

Le lendemain, direction Manley Hot Springs, à l'ouest. A son habitude Norman part en premier. Il entre dans un passage très venté en haut d'une petite montagne. La neige recouvre tout le paysage. Soudain, ses chiens sortent de la piste et partent à la poursuite d'un vol de perdrix des neiges. Il réussit à stopper l'équipage, mais sa ligne est partie en vrac. Il retire ses gants, malgré le froid, et maugrée un "Good boy" rassurant à chaque chien, tout en remettant de l'ordre dans son attelage. Il profite de la pose pour poursuivre son récit.

_C’est maintenant Dan Green qui convoie les vaccins. Il fonce plein ouest en suivant la Tanana river. Et à peu près au même endroit, ses chiens, eux aussi partent à la poursuite de perdrix. Sa ligne par en vrac et il doit retirer ses gants pour les remettre en place. A Manley Hot Springs, il s’arrête dans une cabine, un petit refuge en bois pour les trappeurs, et réchauffe le sérum pour respecter les consignes du docteur Buisson. Il l’emballe dans un morceau de fourrure avant de passer sa précieuse cargaison dans les mains de Johnny Folger, direction Fish Lake.

 

Pendant ce temps, à Nome, les églises ferment. Les réunions sont interdites. Les jeunes - notamment les esquimaux- sont parmi les premières victimes. Cinq enfants en bas âge sont déjà morts, trente quatre cas de contamination de la maladie sont confirmés et une trentaine suspectée.

 

Sur la piste, personne ne lambine. Le suivant est un indien Athabascan, Sam Joseph. Il réalise une moyenne de neuf miles (plus de quatorze kilomètres) à l'heure jusqu'à Tanana où la température affiche un bon trente huit degrés centigrades en dessous de zéro. Sam ne sait pas que son arrivée à Tanana et son temps, extrêmement rapide sont télégraphiés dans tout le pays. Du jour au lendemain, il est connu par des milliers de personnes qui entendent pour la première fois son nom. A trente cinq ans, Sam Joseph pense simplement à faire son boulot, qu’il sait si bien faire. Il y a urgence et dans le Grand Nord, il y avait et il y a encore aujourd’hui, une loi non écrite pour ce genre de cas. Quiconque est en détresse peut demander et obtenir de l’aide de tous. Les gens dans ces latitudes ne sont jamais trop affairés pour ne pas s’aider les uns les autres. Ils savent tous qu’ils doivent faire front ensemble, pour survivre dans une région où les éléments naturels sont toujours opposés à l’intrusion humaine. Au Canada, dans le Yukon Territory, il est même interdit de fermer les portes des auberges et des refuges pour éviter que des voyageurs entre l’automne et le printemps ne meurent de froid dehors.

 

Un nouvel indien, Titus Nickoli, a repris le relais, pour trente quatre miles (54,706 km), le long de la Yukon River. Aux Etats-Unis, certains magazines et agences de presse font de petites fortunes avec l’événement, inventant même des situations cauchemardesques et invraisemblables quand d’information manque. Sur la piste du Diphteria Serum Run, la situation est déjà suffisamment difficile et dangereuse sans avoir besoin d’en rajouter. A Kallands, Nickoli passe le sérum au sixième musher, Dave Corning. Depuis deux jours, le sérum traverse l’Alaska à un train d’enfer. Corning, inflexiblement, soutient le même rythme que son prédécesseur, en maintenant une vitesse constante de huit miles à l’heure pendant vingt quatre miles. L’obscurité tombe, une nouvelle fois, sur la piste de glace de la Yukon River gelée quand Edgar Kalland prend la suite des opérations au petit refuge de Nine Mile Cabin. Au loin, la masse sombre des Kokrine Hills, qui prend naissance au bord du fleuve, s’élève, imposante et impassible laissant passer Edgar Kalland et ses chiens de courses, telle une sentinelle bienveillante. Le silence de la nuit, pesant et angoissant à la fois, est parfois brisé par le bruit sec du traîneau sur la glace ou par celui du vent qui siffle à une vitesse infernale. Quand il arrive à Kokrines, le transfert se fait rapidement avec Harry Pitka, un indien métis sous contrat, pour l’hiver, avec le service du courrier. Petit et vigoureux, le musher ne possède qu’un attelage de sept chiens. C’est peu, mais cela ne l’empêche pas d’approcher les neuf miles à l’heure sur les trente miles qui le sépare de Ruby. La petite agglomération est chaque année le rendez-vous incontournable du fameux Ruby Derby, une des courses de chiens de traîneau les plus importantes de l’Alaska.

 

 

Il nous faut une semaine, avec Norman Vaughan, pour atteindre le petit village indien de Ruby sur le bord de la Yukon River. Une distance que les mushers de la Diphteria Serum Run avaient mis moins de quarante-huit heures à parcourir. La rivière est une véritable autoroute pour les traîneaux, les moto-neiges l'hiver et pour les bateaux l'été. Large de plusieurs kilomètres par endroit, elle est bordée d'épaisses forêts de sapins et de bouleaux. Lorsqu'il fait beau, en hiver, le thermomètre peut chuter vertigineusement. Une seule question revient alors comme un leitmotiv:

_What's the below?

Combien en dessous de zéro?

En 1925, Edgar Kalland et Charlie Evans subirent des températures en dessous de –60°C! Sur la côte de la mer de Béring et en traversant la banquise à Norton Bay, Leonard Seppala, Charlie Olson et Gunnar Kaasen, les trois derniers relayeurs, avancèrent par –40°C avec un vent soufflant à plus de 120km/h. Quatre mushers de l’équipe de légende de 1925, devaient d'ailleurs, plus tard, mourir de froid ou de noyade dans le bush.

_Les difficultés ne manquaient pas à l'époque, poursuit Norman Vaughan, qui chaque soir se fait un plaisir de raconter de nouveau "l'histoire des héros de l'Alaska" aux enfants ou aux indiens qui viennent le saluer dans les petits –et rares- villages où l'expédition fait halte. A Nome, la maladie gagne rapidement du terrain, l’épidémie se propage de plus en plus rapidement, des enfants et des indiens meurent chaque jour. Bill Mac Carty, qui accomplit les vingt-huit miles qui séparaient Ruby de Whiskey Creek, fut pris dans une tempête de neige pendant plus d'une heure. Il surmonta la difficulté en gardant toujours à l'esprit les souffrances atroces que devaient endurer les habitants de Nome.

 

Quand l’appel de détresse est reçu à Ruby, Bill McCarty est le seul musher, possédant suffisamment d'expérience, de disponible. Il emprunte les sept meilleurs chiens du chenil de l’élevage d’Alex Brown, dont il s’occupe habituellement. Il connaît bien tous ces chiens et choisit Prince comme chien de tête. Sa destination, Whiskey Creek, est connue pour être une ancienne cache de contrebande de whisky, vendu aux indiens par des blancs sans scrupules. Là-bas, un jeune musher de 21 ans, Edgar Nollner, patiente calmement par –40°C. Le jeudi soir, vers dix heures, Bill surgit précipitamment de la piste. Quelques minutes plus tard, les chiens d'Edgar emportent à vive allure la boîte de médicaments pour le relais suivant, Galena. La nuit noire sans lune l'empêche de voir la petite piste au milieu du fleuve qui fait, à cet endroit, plus d’un kilomètre et demi de large. C'est dixie, son "lead dog", un malamut gris de huit ans, qui amène le sérum à bon port, en moins de trois heures.

 


Edgar Nollner. C'est chez lui que se précipite Norman en arrivant à Galena. Edgar est, à quatre-vingt-onze ans lui aussi, le dernier survivant de la Diphteria Serum Run. Son témoignage n'en est que plus émouvant. Il nous explique qu'il a été choisi car il ne fumait pas et ne buvait pas. Modeste, Edgar. Lorsqu'on lui demande ce qu'il pense des mushers d'aujourd'hui, il sourit:

_Le traîneau est devenu un loisir pour des gens riches. Les chiens, à notre époque, étaient les seuls moyens de transport adaptés à la région. Je transportais du bois avec mon traîneau, comme mon frère George, à qui j'ai donné la boîte de médicaments.

A la course de l'Iditarod*, qui part ce jour même d'Anchorage pour rejoindre Nome après un périple de plus de mille sept cents kilomètres (la compétition qui mobilise tout l'Alaska à été créée en 1975 par Joe Redington, elle aussi en souvenir de la Diphteria Serum Run), le vieil homme préfère l'hommage de Norman qui lui offre en souvenir la fiole d'antitoxine qu'il porte sur lui. Plus proche de son histoire.

 

 

Puis le frère d'Edgar, George, marié depuis quelques jours seulement, fonce, à son tour, toujours en pleine nuit, vers Bishop Mountain, l’étape suivante, à dix-huit miles. Charlie Evans, lui aussi jeune marié de vingt-deux ans, braille une chanson d’amour en Athabascan en attendant son ami George Nollner. Charlie est le douzième musher depuis le départ de Nenana et jusque là, les relais vont plus vite que prévu, sans supporter trop d’incidents. Dès la débâcle, vers le mois de mai, il pilote des barges et des bateaux à aube sur la Yukon River. Autant dire qu’il connaît bien le lit de la rivière. Aujourd’hui, malheureusement, la chance n’est pas de son côté. Le temps devient beaucoup plus froid que les jours précédents. La température chute jusqu’à –64°C, et dans le ciel, il admire une aurore boréale, gigantesque, verte qui se déplace rapidement et varie d’intensité lumineuse. Dix miles après être parti de Bishop Mountain, la Yukon River croise la Koyukuk River qui se jette dans le fleuve. Régulièrement le fleuve gèle sur une épaisseur de plus d'un mètre pendant l’hiver. La force du courant a érodé la langue de glace en surface. Les risques de passer au travers d'un overflow, caché par l’humidité venant du fleuve, qui condense immédiatement et gèle en cristaux de glace, sont ainsi multipliés. Depuis le départ de son étape Charlie Evans navigue avec prudence, dans un brouillard glacé tellement épais qu’il ne voit plus que la tête et la queue des chiens. A chaque instant, il risque de perdre la piste. Les museaux, les seuls endroits sans fourrure de ses huskies, donc très vulnérables, commencent à geler. Deux des chiens en mourront dans les jours suivants. Vers dix heures du matin, Charlie Evans, entre dans le petit village indien de Nulato, ancien fort russe et premier poste de commerce de l’Alaska. Là comme ailleurs, malgré la gravité de la situation et le nombre de victimes qui se multiplie à Nome, les paris, sur les performances des mushers vont bon train. La moitié du chemin est faite. Tommy Patson, surnommé Patsy, un pur indien Koyukuk descendant de ceux qui massacrèrent la garnison russe du fort en 1851, fait claqué son fouet pour stimulé son équipage. Direction Kaltag à trente-six miles. Tommy fonce et pulvérise tous les records de vitesse réalisés depuis le début de la mission de sauvetage. Il met trois heures et demi pour couvrir la distance, soit à une moyenne de dix miles à l’heure (plus de seize km/h)! Personne n’ira plus vite que lui cette semaine là.

 

Après trois cent quatre-vingt-dix miles, Norman Vaughan toujours à la tête de l'expédition quitte la Yukon River à Kaltag, un petit village d'indiens Athabascans. Tout droit sorti d'un roman de Jack London, où rien n'a changé depuis le début du siècle hormis d'inévitables antennes satellites et quelques moto-neiges, appelés ici snow-machines. Cap au sud-ouest. Soixante-quinze miles de pistes d'enfer suivant les ondulations des collines. La nature change graduellement vers la mer. Dans la journée, il n'y a pas un signe de vie aussi loin que le regard puisse porter. Le vent est tombé. Le silence profond de la nuit se fait pesant. Il est déchiré par le bruit métallique des patins de fer du traîneau qui glisse sur les rails de glace sculptés par le froid dans la toundra. Heureusement, les pattes des chiens sont protégées des engelures par des petits bottillons de lainage. Chaque jour les chiens sont l'objet de toutes les attentions de la part des mushers du Serum 25. Même si les huskies passent leur vie dehors, dorment dans la neige par des températures qui s'abaissent, parfois, jusqu'à –50°C, certaines précautions doivent être prises. Ici plus qu'ailleurs, l'homme qui veut aller loin doit ménager sa monture. La mer de Bering n’est plus qu’à soixante-quinze miles.


Au moment où Jackscrew se saisit à son tour du chargement d’antitoxines, l’obscurité est déjà tombée. Il neige doucement sur le semblant de piste qui serpente, monte et descend sans arrêt vers Old Woman Cabin. A peine, quinze minutes après son arrivé, Victor Anagick, un authentique esquimau, est prêt à partir pour Unalakleet où il vit, au bord de la mer de Béring entre l'océan Pacifique et l'océan Arctique. Il est conducteur d’un attelage de onze chiens pour les livraisons d’un commerçant. Le hasard à voulu qu’il soit à Old Woman Cabin quand l’organisation des relais s’est mise en place. L’esquimau, pratique cette piste continuellement et c’est naturellement qu’il est désigné comme étant le plus apte à effectuer le transport. A trois heures trente, samedi matin, il est chez lui.

Bientôt quatre jours, que les vaccins contre la diphtérie voyagent, malgré des conditions météorologiques catastrophiques. L’essentiel du chemin est fait, cependant les mushers sont encore loin de crier victoire. Les deux cent-sept miles qui restent à courir ne sont pas les plus faciles, bien au contraire. A Nome, la température est descendue à –20°C et continue de chuter. Seul sur la piste, quand il y en a une de tracée, le musher doit continuellement faire des choix entre la sécurité, sa sécurité et celle de ses chiens, et l’urgence de livrer en bon état les médicaments. Ces deux impératifs sont contradictoires la plupart du temps, car pour aller vite le musher doit prendre des risques.

 

 

Enfin, nous aussi, nous arrivons au bord du Pacifique. A Unalakleet, Norman nous annonce que la banquise s'est rompue et qu'il faut contourner la mer de Béring par les terres.


La situation est déjà la même, lorsque Myles Gonangnan, lui aussi un pur esquimau de vingt-huit ans, doit accompagner le paquet à Shatoolik Marié à une véritable princesse esquimaude et respectueux des traditions, il vit de sa pêche, de sa chasse et trappe un peu. Parfois, il aide également, comme Victor, chez Charles Traeger, le commerçant.

Partout au long de la mer de Béring, la glace se rompt et est entraînée vers le large. Les consignes de Myles Gonangnan sont strictes. Ne pas prendre d’initiative sur la glace. Il doit contourner le rivage en longeant les montagnes. Sous l’influence des vents marins, une grande tempête se prépare sur Shaktoolik au nord. En attendant, Myles doit faire face, seul, à une grosse épaisseur de neige fraîchement tombée qui le retarde. Souvent, les mushers préposés au courrier louent les services d’un homme en raquettes pour compacter la neige mole devant le traîneau, surtout quand il est lourd et s’enfonce. Une fois cette épreuve passée, le blizzard souffle si fort que les chiens sont emportés. La tempête plie les arbres. Myles Gonangnan a l’impression d’être au centre d’un tourbillon, ballotté entre le ciel et la terre. Il ne voit plus l’horizon et la ligne des arbres se perd dans la tourmente.

L’esquimau avance lentement et courbe le dos pour laissez-passer les calamités. Il n’a certes pas les chiens les plus rapides mais ils sont doués pour le fret. A peine advenu à Shaktolik, Myles Gonangnan confie le précieux colis devant sauver la population de Nome à Henry Ivanoff, un esquimau à moitié russe, qui démarre immédiatement en direction du Nord. Seulement, à moins d’un demi-milee de-là, ses chiens en décident autrement en voulant suivre la trace d’un daim dans une neige profonde. Le musher stop instantanément l’attelage en coinçant son frein dans la poudreuse. Pas question de perdre du temps. Deux chiens mécontents de cet arrêt subit, commencent à se battre et en quelques secondes, le bel alignement n’est plus qu’une pagaille totale. Les lignes se mélangent, dans un tonnerre de grognements, les chiens se mordent entre eux, à défaut de renne…

 

Ivanoff essaie de remettre de l’ordre, donne de la voix, distribue quelques coups, use de toute son énergie pour calmer ses chiens. Au même instant Leonhard Seppala qui menait un train d’enfer depuis cinq jours pour rejoindre Nulato, ignorant toujours la mise en place des relais, surgit soudain d’un virage. Il a tout juste le temps de regarder par-dessus son épaule pour découvrir Henry Ivanoff, qui a reconnu ses fameux huskies sibériens de course, gesticulant sans pouvoir entendre ses cris emportés par le vent : « Le sérum… Reviens… ». Intrigué, Seppala, en condition de course, a toutes les peines du monde à arrêter son attelage. Selon l’organisation des relais, Seppala doit prendre la suite d’Ivanoff à Koyuk. Une fois au courant de la situation, Leonhard Seppala décide de faire demi-tour et d’emporter le sérum avec lui. De toutes les façons, soit il fait route avec Ivanoff jusqu’à Koyuk, et ensuite, il prend le relais comme prévu jusqu’à Golovin, soit Ivanoff poursuit seul directement jusqu’à Golovin.

 

Seppala est persuadé que la route du Nord est trop longue et fera perdre trop de temps. Il croit, aussi, que ses chiens sont beaucoup plus rapides que ceux de l’esquimau Russe, même s’ils ont déjà quarante trois miles dans les pattes depuis le début de la journée. D’ailleurs, pour lui la solution est simple, il suffit de couper en traversant sur la glace de la Norton Bay. Leonhard Seppala est un homme de décision rapide, c’est important aussi bien pour gagner des courses que pour survivre dans la toundra. C'est lui qui a la meilleure chance de poursuivre sur la piste. Ivanoff place le sérum dans le traîneau de Seppala et indique, au petit Norvégien, les instructions du médecin pour sa préservation. Henry Ivanoff aura réalisé le relais le plus court de toute cette aventure en ne parcourant qu'un demi-mile. Seppala sait que la route directe, celle qui passe sur la banquise est beaucoup plus courte, vingt miles seulement. Vingt miles balayés par une tempête de nord-est, c'est quand même long. Le risque de se trouver isolé, lui et ses chiens, sur une plaque de glace partant à la dérive est permanent, médite-t-il dans sa tête tout en s'approchant de la côte ou pire encore de mourir par noyade. Tout cela, il ne le sait que trop. D'ailleurs, c'est par-là qu'il est venu la veille, malgré le risque de rupture de la banquise dont un vieil esquimau l'a prévenu.

 

 

Puis, il songe aux enfants qu'il a vu mourir avant son départ de Nome, et à ceux qui malade, attendent les vaccins. Après avoir mis de petites bottines en cuir aux pattes de chaque chien pour les préserver du gel, Leonhard Seppala s'élance en les existants de la voix. Il passe le plus vite possible avant que la glace ne craque ou disparaisse. Il a une confiance aveugle en Togo, dans son sens inné de l'orientation, dans son choix d'itinéraire. D'instinct, le "lead dog" trace la voie la plus fiable bien que des rafales de vent le repousse vers la côte. Ce parcours est très accidenté par la présence de sastrugis, des vagues de glace, qui secouent son traîneau. Le musher lui, est également vigilant au chuintement du traîneau sur la glace. Malgré le bruit de la tourmente, il reste à l'écoute. La qualité du son lui permet d'anticiper sur une éventuelle rupture d'une plaque de glace. Les chiens glissent, chutent, le traîneau lui-même est déporté par la violence des éléments déchaînés qui s'acharnent contre la mission de sauvetage. Rien ne les arrêtent. L'homme croît en Dieu et en la vitesse de ses chiens, ils progressent. Seppala hurle plus fort que le vent pour se donner du courage. Le chemin de la veille n'existe plus, il faut contourner les plaques flottantes. Enfin, il retrouve l'igloo où il s'était réfugié à l'aller. Il en profite pour réchauffer le sérum et se reposer un peu. Le matin, la température est encore en baisse, il refait l'attelage et repart pour Golodin. Un véritable blizzard déferle sur la banquise à plus de soixante-quinze miles à l'heure et la température frise maintenant les –40°C. Seppala commence à douter. Les chiens frissonnent et ralentissent. Leonhard Seppala se précipite, les masse, brosse la carapace de neige et de glace qu'ils ont sur la gueule. Lentement mais sûrement Leonhard Seppala, grâce à Togo, le meilleur des chiens de tête qu'il n'a jamais eu, rejoint Golodin après une étape de quatre-vingt onze miles. Gunnar Kaasen, le dernier relayeur, dira de Togo : « C’est un bon chien, il sait avant vous ce que vous voulez ! »


_Leonhard Seppala, en récupérant par miracle, dans la tempête, le lot de vaccins, put lui, traverser directement sur la glace de Shaktoolik à Golovin, commente Norman en observant la banquise, alors que l'expédition Serum 25 est, elle, obligée de passer par la côte. Depuis le matin, nous avançons avec précaution en plein white-out. Impossible de distinguer le sol du ciel, tout est étrangement blanc sans aucun relief. Seuls nos propres sensations nous indiquent les descentes ou les montées et nos chiens, instinctivement, suivent le bon itinéraire. Il nous faut plusieurs heures avant de sortir de cet univers feutré et monochrome.

 


Le 1er février, le sérum n’est plus qu’à soixante dix-huit miles de Nome. Charlie Olson, en a la charge jusqu’à Bluff à vingt-cinq miles. Véritable pionnier de la frontière nord, il a de la force et du courage à revendre. Tant mieux pour lui car à peine parti, il est immédiatement avalé par le blizzard

Heureusement ses vêtements de piste sont les plus chauds possibles, car il subit les températures les plus basses depuis le départ de Nenana. Bientôt, c’est contre un véritable ouragan qu’il doit lutter. Tout s’envole. En un instant, son traîneau se retrouve à demi enterré dans une congère. Il arrive tant bien que mal à le remettre sur ses patins avec son chargement et repart. Dans la nuit la visibilité est de moins en moins bonne, le bruit du vent devient infernal et les chiens avancent avec beaucoup de difficulté. Il réalise soudain qu’il ralentit trop, ses chiens sont entrain de geler. Charlie Olson arrête son attelage et découpe de vielles couvertures bleues pour les couvrir. Le temps de repartir et ses mains sont couvertes de gerçures qui le handicape pour tenir son traîneau. Il arrive enfin à Bluff au petit matin, épuisé, triste, deux de ses chiens payeront de leur vie le tribut à la tempête. Aucun musher sensé n'aurait, dans d'autres circonstances, été s'aventurer dans de telles conditions météorologiques.

 

Gunnar Kaasen, qui attend impatiemment Charlie Olson depuis plusieurs jours, attache à tâtons dans une demi-obscurité, le précieux paquet sur son traîneau puis fonce droit dans la tempête et droit sur Nome. Cinquante-trois miles à s’avaler jusqu’à la ville sinistrée, il peut le faire, Seppala en à bien parcouru quatre-vingt onze. Au dernier moment, ce célibataire de 46 ans, décide d’éviter le dernier relais pour finir la course, seul, et ainsi s’accaparer de la gloire et des richesses qui reviendraient, obligatoirement au « gagnant de la course ». Plongé dans ces pensées, Gunnar ne peut éviter une congère et tape dedans. Un peu plus tard, se sont ses chiens qui s’enfoncent dans un amoncellement de neige fraîche jusqu’au poitrail. Kaasen passe devant pour la fouler. Après quelques pas, il se retrouve enseveli dans la poudreuse jusqu’au torse. Impossible de passer. Le musher n’a d’autre solution que de reculer et contourner ce gigantesque barrage de neige en espérant que dans ces conditions Balto retrouvera la piste. Ce qu’il fait sans aucun problème. Au croisement de la Topkok River, Balto stoppe brutalement sur la glace.

_Allez, avance, hurle le colosse à son chien de tête.

Balto ne bouge pas et se retourne vers son maître. Surpris, le musher s’approche du chien et découvre Balto les pattes dans l’eau devant un overflow. L’eau émerge d’une rupture de la glace du fleuve. Quelques mètres plus loin c’était la noyade assurée. En attendant, Kaasen doit agir rapidement, sinon les pattes de Balto colleront à la glace vive et gèleront aussi vite. Il sort le chien de l’attelage et l’emmène sur une plaque de neige. D’instinct, Balto frotte ses pattes dedans pour les sécher et quelques minutes plus tard rejoint la meute. La joue droite de Gunnar Kaasen brûlée par le vent du nord est devenue insensible. Une tempête de neige déferle sur eux. Elle était si dense que Kaasen ne voit plus les chiens devant le traîneau et encore moins le chemin à suivre. Il n'a d'autre solution que de faire une confiance aveugle à Balto. Au plus fort de la tempête, le traîneau se retourne ainsi que plusieurs chiens. En remettant le traîneau en ordre, il se rend compte que le sérum n'est plus là. Panique. Il fouille à mains nues dans la neige. L'angoisse et la honte l'assaillent. Sans s'en rendre compte a-t-il perdu le colis avant, plus loin sur la piste? Trop tard pour faire demi-tour, il doit maintenant être recouvert d'une bonne épaisseur de neige. Après plus de six cents miles serai-t-il l'homme de l'échec? La pénombre le ralentit dans ses recherches. Enfin, il retrouve la boîte, prend le temps de l'attacher solidement et poursuit sa route vers Nome.

 

A peine arrivé à Nome, le colonel Vaughan est déjà sollicité par des candidats au prochain Serum 25. Mais Norman tient à achever son récit:

 

_C'est encore un Norvégien, Gunnar Kaasen, dont le lead dog, Balto, vient de lui éviter de tomber dans un overflow, qui frappe à la porte du docteur Welch, le 2 février à 5h30 du matin. La « Diphteria Serum Run » avait duré cent vingt-sept heures et demie.


A l’ouverture du colis de vaccins le docteur Curtis Welch s’aperçoit que les petits flacons de sérums sont tous gelés. Les renseignements pris immédiatement auprès de ses confrères d'Anchorage le rassurent, cela n’alterne en rien la qualité du vaccin, il suffit d’attendre qu’ils retrouvent l’état liquide. En moins d’une semaine le sérum mis un terme à l’épidémie de diphtérie, Nome était sauvée. Un mois plus tard, la quarantaine était levée.

Avant cette aventure, Gunnar Kaasen était un simple musher qui n’avait jamais fait parler de lui tout comme son chien Balto. Quand l’occasion l’a exigé, Kaasen l’homme ordinaire, a assumé ses responsabilités sans se préoccuper des risques et ni des conséquences. Tout comme la majorité des dix-neuf autres mushers du team. L'histoire dit que c’était le courage quotidien, des pionniers américains, ceux qui ouvrirent la dernière frontière.


En mémoire de cet exploit et des six chiens qui moururent de froid, l'Amérique reconnaissante, a érigé une statue en bronze à l'effigie de Balto : « Cette statue est consacrée à l’esprit invincible des chiens de traîneau qui ont transmis par relais l’antitoxine sur 600 miles de glace rugueuse, à travers les eaux déloyales, par les tempêtes de neige arctique de Nenana au soulagement de Nome en détresse pendant l’hiver de 1925. » Réalisée par Frederick Roth, elle est située à l’Est du Mail à la 67e rue, au cœur de Central Park à New York.

 

 

Leonard Seppala termina sa vie à Seatle. Son épouse, Constance, est revenu en Alaska en 1967 pour disperser ses cendres sur la piste de l’Iditarod.


Liste des vingt mushers qui participèrent en 1925 à la « Diphteria Serum Run » depuis Nenana jusqu’à Nome. Cette liste indique la date où le musher est parti avec le paquet de sérum, sa route et la distance qu’il a parcourue.

 

27 janvier : Wild Bill Shannon, de Nenana à Tolovana, 52 miles

28 janvier : Dan Green, de Tolovana à Manley Hot Springs, 31 miles

28 janvier : Johnny Folger, de Manley Hot Springs à Fish Lake, 28 miles

29 janvier : Sam Joseph, de Fish Lake à Tanana, 26 miles

29 janvier : Titus Nickoli, de Tanana à Kallands, 34 miles

29 janvier : Dave Corning, de Kallands à Nine Mile Cabin, 24 miles

29 janvier : Edgar Kalland, de Nine Mile Cabin à Kokrines, 30 miles

29 janvier : Harry Pitka, de Kokrines à Ruby, 30 miles

29 janvier : Bill McCarty, de Ruby à Whiskey Creek, 28 miles

29 janvier : Edgar Nollner, de Whiskey Creek à Galena, 24 miles

30 janvier : George Nollner, de Galena à Bishop Mountain, 18 miles

30 janvier : Charlie Evans, de Bishop Mountain à Nulato, 30 miles

30 janvier : Tommy Patsy, de Nulato à Kaltag, 36 miles

30 janvier : Jackscrew, de Kaltag à Old Woman Cabin, 40 miles

30 janvier : Victor Anagick, de Old Woman Cabin à Unalakleet, 34 miles

31 janvier : Myles Gonangnan, de Unalakleet à Shaktoolik, 40 miles

31 janvier : Henry Ivanoff, à Shaktoolik apporte le sérum à Leonhard Seppala juste à la sortie du village

31 janvier: Leonhard Seppala, de Shaktoolik à Golovin, 91 miles

1 février : Charlie Olson, de Golovin à Bluff, 25 Miles

1-2 février : Gunnar Kaasen, de Bluff à Nome, 53 miles


Total : 674 miles ou 1084,46 kilomètres en 127 heures et demi

soit 5 jours, 7 heures et 30 minutes

 

Crédits:© DR, photos couleurs: © Gérard Planchenault

 

 

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